Carte blanche publiée par le journal Le Soir : L’Europe doit faire plus que miser sur la seule compétitivité

01/02/2018

La croissance ne peut constituer à elle seule un objectif commun à l’Europe. Si elle persiste à faire l’impasse sur l’organisation d’une nécessaire solidarité à grande échelle, l’eurozone ne remplira pas sa part de contrat social.

Carrefour illustre très exactement les paradoxes et les contradictions de nos sociétés avancées et les dégâts humains qu’ils peuvent provoquer comme aujourd’hui à Belle-Ile et dans tout le pays. Dès lors que nos sociétés rivilégient les intérêts de deux groupes, les consommateurs et les actionnaires aux dépens d’un troisième, les travailleurs, ce risque existe. Ce sont en effet ces derniers qui assument le coût du changement face à la double logique du profit – le rendement pour l’actionnaire – et de la technologie – les conséquences de la
révolution numérique. L’Europe a exacerbé ce conflit fondamental dont font les frais les travailleurs, les PME touchées par les fermetures des hyper- et supermarchés, et les pouvoirs publics – sécurité sociale et pouvoirs locaux – qui subissent un manque à gagner, voient croître les charges notamment des CPAS et sont confrontés aux friches industrielles.

Un cercle vertueux

L’Europe a en effet joué la grande dimension, en l’occurrence un grand marché sans frontières pour permettre aux grandes entreprises de bénéficier d’économies d’échelle et de se faire concurrence. Le consommateur perçoit les bénéfices, en termes de pouvoir d’achat, de la concurrence entre grands
groupes qui se fait parfois aux dépens de sous-traitants et de fournisseurs plus vulnérables. Songeons aux fournisseurs de lait ou de fruits et légumes. Ces
gains de pouvoir d’achat des consommateurs soutiennent la demande et du même coup la croissance et par conséquent l’emploi. Par ailleurs, la rentabilité
de la grande distribution qui évince le petit commerce et incidemment modifie le périmètre urbanistique de nos villes, va en s’améliorant, augmentant ainsi
le rendement de l’épargne, y compris populaire ne l’ignorons pas. Un cercle vertueux est ainsi enclenché et tout va pour le mieux dans le meilleur des
mondes.

La compétitivité, oui mais…

Il reste que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel et que les évolutions peuvent s’inverser : l’irruption d’un concurrent, une fusion-acquisition par un
repreneur étranger, une innovation technologique majeure – aujourd’hui le commerce électronique et demain la robotique – et voilà que la spirale s’inverse
et c’est la fermeture et ses drames individuels et familiaux. On me dira : mais c’est dans la nature des choses ! En économie de marché, on ne lutte pas contre le progrès ! Le grand économiste Schumpeter ne parle-t-il pas de «destruction créatrice » pour désigner le processus de remplacement de capacités obsolètes ou excédentaires par des jeunes pousses prometteuses ?
Le progrès veut qu’une technique plus avancée chasse l’autre et qu’une  entreprise moins performante se fasse évincer par une autre plus compétitive.
Compétitivité, le mot est lâché et il peut tuer s’il n’est pas aussitôt flanqué d’un autre : la solidarité!

La tragédie européenne

C’est la tragédie de l’Europe : elle mise tout sur la seule compétitivité pour  atteindre à la croissance censée régler tous les problèmes. Une fermeture ici est
compensée par des ouvertures ailleurs. Il n’existe de chômage que frictionnel entre deux emplois, ce qui hélas n’est plus vrai lorsque le chômage s’est fait
structurel, comme dans plusieurs pays de l’eurozone depuis dix ans, tandis que dans les autres le précariat remplace le chômage. Le travail, salarié et indépendant, devient donc la principale variable d’ajustement. Aux plans sociaux répondent les plans sociaux. En Belgique les chocs sont plus durs encore parce que dorénavant les décisions sont prises ailleurs en raison de l’internationalisation de nos entreprises, contrepartie du retrait des entrepreneurs belges. Que doit faire l’Europe, concurremment avec les gouvernements nationaux et les autorités régionales pour améliorer les
perspectives d’emploi, en tenant compte de la division du travail entre les niveaux de pouvoirs ?

Des chantiers nécessaires

Trois chantiers doivent être ouverts. En premier lieu, l’Europe doit réguler les grandes entreprises et établir un meilleur équilibre entre droits des salariés
et des petits fournisseurs et actionnaires : par exemple, il serait légitime que les grandes entreprises qui mettent en oeuvre des plans sociaux d’envergure,
exercent cette année-là une restriction sur la distribution des dividendes et les hautes rémunérations. Ensuite, l’eurozone devrait voir sa gouvernance réformée
pour relancer la demande de consommation privée et d’investissement public en en finissant avec les politiques d’austérité salariale et fiscale. Lever l’impôt sur les multinationales qui l’évadent aujourd’hui impunément – parce que légalement – permettrait de réduire l’endettement souverain sans affecter le
pouvoir d’achat des plus faibles. Enfin, l’eurozone doit disposer d’un budget propre pour mutualiser les allocations de chômage entre pays en haut et en bas du cycle. L’Europe ne peut pas tout faire, mais paralysée par l’inertie des gouvernements et repliée dans l’égoïsme des nantis, pays ou groupes sociaux, elle ne remplit pas sa part du contrat social. Elle fait ainsi peser le poids de
l’ajustement schumpétérien sur les plus vulnérables, territoires et groupes sociaux. Son métier n’est pas de jouer les postes de Croix-Rouge à chaque fermeture. Il est de créer les conditions d’une demande globale suffisante,
de réguler les rapports entre travailleurs, fournisseurs, sous-traitants et actionnaires, d’assurer une solidarité transnationale entre gagnants et perdants
de la globalisation et du progrès technique. Pas de justice sociale possible sans que l’UE apporte sa pierre à l’édifice.

Carte blanche parue dans le journal Le Soir le 1er février 2018

20180201-Carte-Blanche-de-Vanessa-Matz-Le-soir.pdf

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